CHÂTEAU-GONTIER (Mayenne)

    CHÂTEAU-GONTIER

Maintenant, Patton a hardiment lancé sa nasse. Le 9 au matin nous voilà, sans transition, à Château-Gontier, aux frontières de l’Anjou.

Les villages, réveillés par notre fracas, claquent tôt leurs volets : au vol s’échangent les premiers« Bonjour ! », clairs et triomphants. Puis, au hasard des embouteillages, la multitude des gestes, des questions, des regards, de tout ce qui est inexprimable, bientôt d’ailleurs brutalement interrompus par la remise en marche des moteurs.

L’après-midi du même jour, les contacts ont été rapidement pris avec le XVe Corps américain (général Haislip), qui lui aussi déploie à peine ses tentes.

Les ordres que nous en recevons sont des plus simples. La 5e Division blindée et la 79e Division d’infanterie ont fait autour du Mans une tête de pont d’une vingtaine de kilomètres sur la Sarthe : nous allons y passer le soir même par deux ponts que le génie américain doit nous construire aux lisières nord de la ville.

Demain matin nous attaquerons sud-nord, objectifs Alençon-Carrouges.
A notre droite, la 5e Division blindée attaquera parallèlement à nous, direction Mamers-Sées.
A notre gauche, nous aurons à nous flanc-garder nous-mêmes sur la Sarthe : Patton, dont les derniers éléments solides sont à Mayenne, n’a pas hésité à étirer beaucoup plus loin, derrière le Mans, son large enveloppement ; entre la Mayenne et la Sarthe ne doit pour l’instant patrouiller qu’un groupe de cavalerie. Il sera suivi dans deux jours par des éléments plus lourds, notamment la 3e Division blindée américaine.

(La 2e DB- Général Leclerc -En France – combats et combattants – 1945)

9 août : nous fonçons vers Le Mans.

La nuit, nous recevons l’ordre de faire mouvement en direction générale du Mans.
Mise en place à partir de 4 heures du matin. La colonne démarre à 6 h 30.
Le 501 et la colonne du groupement Dîo ont été attaqués par l’aviation allemande, le premier à son bivouac, la seconde sur la route. II y a de la casse au 501.

Nous filons vers le sud, puis à l’ouest- Nous traversons Antrain, Vitré, Château-Gontier, des régions à peu près intactes, où les destructions sont rares. C’est maintenant la guerre de mouvement, sous le signe de la vitesse. Partout, la population extériorise bruyamment sa joie.

Le soir, après avoir traversé Grez en Bouère et Bouessay, nous pénétrons dans le département de la Sarthe,

Nous bivouaquons au-dessous d’Epineux, au nord de Sablé.

Je suis près de chez moi, d’Ecommoy, à quelques dizaines de kilomètres de ma mère que je n’ai pas vue depuis sept ans et dont je suis pratiquement sans nouvelles depuis août 1940. Il n’est pas question d’aller faire un saut jusqu’à elle ; nous pouvons être engagés d’un moment à l’autre. Un jeune homme se propose pour lui porter des nouvelles ; je rédige rapidement un message ; il devait lui parvenir le lendemain ou le surlendemain.

 (Raymond Dronne : “Carnets de Route d’un croisé de la France Libre”)

 

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Libération

« Château-Gontier a pu être libérée grâce à la percée des Américains menés par le général Patton à Avranches, à la suite du débarquement du 6 juin 1944 », raconte Marcel Hupin, président du Comité d’entente des anciens combattants de Château-Gontier.
Rapidement, l’armée américaine se dirige vers le sud, suivie par la Deuxième division blindée du général Leclerc.
« Quand la rumeur est arrivée à Château-Gontier que les alliés allaient arriver, beaucoup de monde s’est replié à la campagne, sans radio, et dans l’inquiétude. Les Nazis eux, pourchassaient à la fois les groupes de résistants, mais aussi les civils », précise l’homme.

Horreur et allégresse

Le 6 août, à 19 h 15, les Américains arrivent à Château-Gontier, avec à leur tête le général Oliver.
Les Allemands sont repliés dans le faubourg. « Les résistants donnent aux alliés les lieux où se trouvent les troupes allemandes. »
À ce moment, la population avait deux craintes. « La première, c’était les représailles et que ça se termine en bain de sang. La seconde était qu’il n’y avait, à l’époque, qu’un seul pont pour traverser la Mayenne et arriver à Château-Gontier, c’était le Vieux-Pont.
On avait peur que les Allemands le fassent sauter pour empêcher les Américains de passer. »
Et c’est en effet ce qui arrive, « une arche est endommagée, mais le pont est encore utilisable, les Américains passent. » Mais avec difficulté. Le premier char, qui tente de traverser le pont, reçoit un obus allemand. Aidés par des habitants, les conducteurs sont sauvés. Dans la nuit, les Américains se placent sur les hauteurs de la ville et tirent sur les Allemands. Cette même nuit, un bataillon d’infanterie défend le Vieux-Pont et le récupère « malgré les contre-attaques allemandes », ajoute Marcel Hupin. Le lendemain, les Américains viennent « lourdement armés ». Au cours de la nuit du 8 au 9 août, « des tireurs d’élite alliés tirent sur les Allemands cachés dans la ville haute ». À 1 h du matin, la Deuxième division blindée arrive. « Les Castrogontériens sont très étonnés de voir que des Français sont aussi là pour les sauver. » Le lendemain, la ville est entièrement libérée. « Les troupes américaines ne voulaient pas occuper le territoire. En plus, elles devaient partir pour libérer Sablé-sur-Sarthe. »

L’allégresse de la libération de la ville s’est vite estompée. « Il y a eu une horrible découverte de sept martyrs mayennais. Ils ont été retrouvés dans un état qui montrait qu’ils avaient été torturés, tous, contre un mur, dans la rue que nous avons aujourd’hui appelée rue des Martyrs de la Résistance », conclut Marcel Hupin.

Dans la semaine précédant la libération de Château-Gontier, une douzaine de résistants de Montigné, Ménil, Saint-Sulpice et Bazouges furent arrêtés par les allemands à la suite de leur participation à divers parachutages et transports d’armes dans le Sud-Mayenne.

Adolphe Bouvet, chef du groupe de Saint-Sulpice, appréhendé le 31 juillet 1944 à son domicile fut interné le jour même à Laval. Puis 14 autres personnes furent raflées les jours suivants et emmenées par les autorités allemandes au collège universitaire public de Château-Gonthier où fut établie une antenne de la sécurité allemande d’Angers.

Enfermés dans une salle exiguë, dépourvue de ses meubles et de tout matériel de couchage, tous furent successivement conduits dans une classe de l’école maternelle seulement par coups de bâtons et de barres de fer ainsi que le supplice du courant électrique que leur infligèrent les bourreaux. Pendant ce temps, une vingtaine de SS jouèrent au ping-pong ou au piano de manière à couvrir les cris des victimes.

Le 5 août, les SS décidèrent de partir et 7 prisonniers furent relâchés. Les autres, très affaiblis, durent charger des camions durant une partie de la nuit. Vers 2 heures du matin, le 6 août, ils furent rassemblés dans la cour de l’école maternelle. Une fosse les attendit entre deux tilleuls. Des cris, des coups de feu, puis le silence…

Le lendemain, après l’arrivée des américains, les corps des sept victimes suivantes furent exhumés : Jean-Baptiste Landelle, Charles Talvat, Louis Talvat, André Jégou, Léon Alliot, Michel Bélier et Henri Goldstern.

Abattu quelques jours avant ses camarades, la dépouille de Marcel Saulais ne fut découverte que le 15 septembre 1945 dans une tranchée du collège, ce qui porta à 8 le nombre des martyre de Château-Gonthier.

Témoignage

 05 août 2004

CHÂTEAU-GONTIER LIBÉRÉ PAR LES ALLIÉS LE 6 AOÛT 1944 :

JEAN MICHEL AVAIT 20 ANS CE JOUR LÀ

 

Jean Michel était pensionnaire à St-Julien à Angers quand les Allemands ont envahi la France en 1940.
Il était alors âgé de 15 ans. Il rejoignit ses parents à Château-Gontier qui tenaient, rue Gambetta, l’épicerie «Codec» (une banque aujourd’hui).
«Dans l’alimentation, on n’avait plus rien et les moyens de transports posaient problème. Tickets pour tout le monde selon l’âge».
La pénurie était telle qu’ «on faisait la queue. On était rationné en huile, beurre, café, sucre, pain, viande, etc.
Cela a duré même après la guerre jusque vers 1950» se rappelle Jean Michel. Sous l’occupation, «je me souviens que mes frères et sœurs et moi, on a laissé notre chambre aux Allemands».
Non contents de vivre aux dépens de la population, «ils nous imposaient de faire partie de la défense passive (pour du gardiennage de wagons, la réquisition de vélos)».
Sur la fin, «on a vu les plus méchants, les S.S. Ils surveillaient par groupes de quatre à cinq les va-et-vient du haut de la rue Razilly. Il fallait laisser les portes des maisons ouvertes le soir».

Le débarquement était imminent. «Je faisais le planton devant l’entrepôt avenue Carnot (là où il y a la B.P.O) pour éviter le pillage».
Quelques jours avant la Libération, les Allemands ont emmené une barrique de vin «sans jamais la payer».
L’un d’eux sarcastique lança à l’adolescent qu’il était : «alors, vous devez être content de voir messieurs les Anglais et Américains ?»
Jean Michel a fait la moue et haussé les épaules : «qu’est-ce que vous vouliez que je réponde (…)
A la Jaille-Yvon, un garçon à vélo avait eu le malheur de ramasser sur la chaussée des tracts lâchés par avion. Les Allemands l’ont pris, on ne l’a jamais revu». 1940-1945, des années noires : «dans le faubourg, je faisais mon apprentissage à la succursale.
Un jour, une femme est arrivée son sac à main sur le cœur pour cacher son étoile. Je m’en rappellerai toujours. Sur la place Paul Doumer en juillet 1942, je l’ai revue dans un car avec d’autres pour la dernière fois. Ça m’avait choqué».
A Château-Gontier, une trentaine de juifs avaient été assignés à résidence.
Pour échapper au service du travail obligatoire, Jean Michel imagina une échappatoire dans une course folle à vélo afin d’accélérer son rythme cardiaque mais le médecin qui l’ausculta lui conseilla plutôt de faire l’imbécile. Ce qu’il fit et cela marcha. «Mais cela me faisait mal au cœur de voir ce p’tit gars devant moi, qui lui était bon pour le S.T.O. avait dit un Allemand. Il n’est jamais revenu»

«Le jour de la Libération, les balles sifflaient»Du débarquement en Normandie, Jean Michel a gardé l’image d’un retour à vélo, d’Alençon à Château-Gontier après la communion d’un cousin : «les kilomètres ne me faisaient pas peur mais j’évitais de regarder au sol les tués».

Lorsque Château-Gontier a été libérée, «j’étais parti faire du football avec des copains ce dimanche là».
Pris de panique, «des Allemands fracturaient les portes pour voir s’il restait des vélos pour pouvoir s’en fuir».
Les premiers coups de canon éclatèrent en fin d’après-midi. Les gens se mirent à l’abri.
Jean Michel en fit autant : «dans notre jardin sur l’avenue Carnot, on avait une cave».
A cette heure décisive, nul n’ignorait que les Américains avaient franchi Loigné et allaient surgir sur la route de Craon.
Des Allemands, mitraillettes en main, les attendaient le long de la route de Bazouges. Mais les coups de canon, qui se multipliaient, les firent se replier. «Les balles sifflaient et traversaient notre chambre». Les chars américains ont dévalé la rue Tréhut en même temps que d’autres venaient par la route d’Ampoigné. «Mon père a ouvert l’entrepôt et a distribué du pinard aux Américains qui passaient».

Il y eut une bataille de rues.
A l’aube du lundi 7 août, «je voulais aller dans le faubourg mais les Américains ne voulaient pas me laisser passer. Les premiers Américains n’étaient pas commodes».
A la Libération, «quelqu’un a voulu me mettre le brassard F.F.I. J’ai refusé. Vraiment, il y a eu des gens qui avaient tout pour se taire. Les femmes tondues, je n’ai pas aimé ça, c’était affreux». En 1946, «comme je parlais l’allemand», Jean Michel (classe 45) fit six mois de service militaire à Ravensburg en Allemagne.

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